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Interdiction des arômes

Il y a des intentions qui reviennent sans cesse. Une dialectique cyclique pernicieuse, maintes fois éprouvée et qui finit toujours par obtenir l’exact opposé du but annoncé… À l’heure où le Danemark et la Lettonie, épaulées par l’Espagne, le Luxembourg, l’Irlande, le Portugal, la Chypre, l’Estonie, la Lituanie, Malte et la Slovénie ont soumis des propositions au Conseil européen pour interdire les arômes des nouveaux produits nicotinés, nous ne résistons pas à en remettre une couche avec l’analyse du professeur Martin Juneau, cardiologue et directeur de la prévention à l’institut de cardiologie de Montréal .

Interdiction et taxation, des idées contre-productives…

Nous sommes en 2024, et les arguments qui soutiennent ces propositions sont vieux comme le monde. Cette allégation que la cigarette électronique serait un tremplin vers le tabac pour les jeunes est très similaire à l’ancienne mentalité des années soixante et de la guerre contre la drogue. Cette croyance, qui voulait qu’un fumeur de cannabis allait devenir un héroïnomane.

Incapable de se contrôler, le malheureux était condamné à vouloir aller toujours plus loin, quitte à s’autodétruire.

Craintes totalement injustifiées, c’est une certitude maintenant.

La légalisation du cannabis dans de nombreux états n’a pas eu pour conséquences une recrudescence des héroïnomanes.

Les mentalités évoluent… Pas toutes visiblement.

Cette vision simpliste semble de nouveau être à l’œuvre pour justifier cette « croisade » contre la cigarette électronique.

En quoi le vapotage serait-il une passerelle vers le tabagisme ?

Pourquoi vouloir le discriminer, le prohiber ou le rendre moins attrayant en le taxant ou en supprimant les arômes ?


Le docteur Martin Juneau cardiologue et directeur de la prévention à l’institut de cardiologie de Montréal, Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal, livre son point de vue sur ces questions…


La vape, un problème idéologique.

Les désaccords sur la question du vapotage reflètent l’évolution de deux grands courants de pensée dans la lutte au tabac. D’un côté, il y a ce qu’on pourrait appeler les « abstentionnistes » ou prohibitionnistes, pour qui la seule façon de diminuer le tabagisme est l’abstinence complète de n’importe quel produit qui contient de la nicotine, même lorsqu’il est bien documenté que ces produits sont beaucoup moins dommageables que le tabac fumé.

Chercher à réduire le nombre de vapoteurs en prohibant les saveurs, en dépit du fait que ces produits sont beaucoup moins dangereux que le tabac, est un bon exemple de cette approche du « tout ou rien ». En pratique, on ne parle plus ici seulement de lutte au tabac, mais plutôt d’un combat plus général contre la nicotine…

De l’autre côté, on retrouve les « pragmatiques » qui s’intéressent beaucoup plus aux résultats concrets (baisse des maladies et de la mortalité liées au tabac) qu’aux moyens d’y arriver.  Dans cette approche, la cigarette demeure l’ennemi à vaincre et tout ce qui peut réduire les dommages causés par la combustion du tabac est valorisé, surtout lorsque les données expérimentales montrent clairement une baisse de la toxicité, comme c’est le cas pour la cigarette électronique. 

Je crois fermement que cette approche pragmatique de réduction des dommages causés par le tabac est la meilleure. L’abstinence est une belle vertu en théorie, mais la réalité est que la plupart des fumeurs sont extrêmement dépendants de la cigarette et sont absolument incapables de cesser de fumer sans un substitut leur permettant d’absorber une quantité de nicotine équivalente à celle retrouvée dans le tabac.

La cigarette électronique ne mène pas au tabagisme. 

Les études montrent sans équivoque que la très grande majorité des vapoteurs sont des fumeurs ou ex-fumeurs, avec moins de 1 % de vapoteurs réguliers qui n’ont jamais fumé. Ceci suggère que s’il y a un effet passerelle, il est plutôt dans la direction inverse (et positive en termes de réduction des dommages causés par le tabac), c’est-dire de la cigarette vers le vapotage. »

Pour en savoir plus sur l’effet passerelle, c’est par ici.

L’interdiction des arômes pourrait causer une hausse du tabagisme chez les jeunes. 

Il faut envisager que le bannissement des saveurs puisse avoir des effets contraires à ceux recherchés…

Une étude réalisée dans la région de San Francisco, où une interdiction de vente de liquides de vapotage aromatisés est en vigueur depuis 2018, a récemment montré une recrudescence significative du nombre de jeunes ayant fumé la cigarette après l’instauration de cette mesure, alors que la tendance du tabagisme demeure à la baisse dans d’autres régions des États-Unis où ces saveurs n’ont pas été prohibées.

L’interdiction des arômes aura un impact négatif.

L’efficacité de cette mesure pour enrayer le vapotage chez les jeunes est questionnable et il est certain qu’elle aura des impacts négatifs chez les fumeurs adultes en éliminant une alternative au tabac. Il faut mentionner aussi qu’une diminution du nombre d’adultes qui cessent de fumer a un impact négatif sur les jeunes, non seulement parce que le tabagisme des parents est le principal facteur de risque lié à l’initiation du tabagisme chez les enfants et les adolescents, mais aussi en raison des traumatismes psychologiques causés par les maladies et/ou les décès attribuables au tabac des adultes de leur entourage.

Pour en savoir plus.

Les adultes, totalement oubliés dans ce débat.

Il n’y a aucun doute que la cigarette électronique a fortement contribué à la baisse importante du tabagisme adulte à l’échelle mondiale, qui est passé de 23,5 % en 2007 à 19 % aujourd’hui.

Bannir les saveurs des liquides de vapotage aurait donc comme conséquence directe d’éliminer le principal attrait qu’offrent les cigarettes électroniques, et donc de diminuer le nombre de fumeurs qui pourraient adopter cette méthode pour rompre leur dépendance à la cigarette.

Les analyses économiques confirment d’ailleurs ce rôle de substitution, puisqu’une hausse de taxe d’un des produits (tabac ou cigarette électronique) entraine une diminution de la consommation du produit taxé au profit de l’autre. Par exemple, une étude a montré qu’une hausse de la taxe imposée sur la cigarette électronique était associée à une réduction du vapotage et à une hausse parallèle de la vente de cigarettes de tabac.

Le vapotage possède donc plusieurs avantages concurrentiels face au tabac fumé et c’est pour cette raison que cette nouvelle technologie est en train de s’imposer comme un substitut à la cigarette de tabac chez les consommateurs de nicotine.  

Il serait bon que les législateurs se penchent sur les conséquences de leurs décisions et ne tombent pas dans ce piège idéologique qu’est le « flavor ban ».


Le Dr Martin Juneau : Cardiologue et Directeur de la prévention, Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

Extraits de sa réponse à la consultation organisée par Santé Canada. Intitulée : Bannir les saveurs des liquides de vapotage ? Une bien mauvaise idée.


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